CHAPITRE II

Des matières propres à la composition des pastels.

 29. TOUTES ces matières peuvent se réduire aux dix ou douze drogues suivantes. Nous en indiquerons, avec le prix actuel à Paris, la quantité nécessaire pour former un assortiment.

 6 livres de craye de Troyes,  à 1 s. la liv.

1 livre d’Ochre jaune, à 12 s. la liv.

1 livre D’Ochre de rue, à 16 s. la liv.

4 onces de stil grain jaune ou doré,       à 1 £ 10 s. la liv.

6 onces de cinabre en pierre, à 8 £           la liv.

 2 gros de carmin, à 24 liv. l’once

3 onces de laque fine        carminée,                       à 2 £I 10 s.

4 onces de bleu de Prusse, à 10 £            la liv.

2 l. de terre de Cologne, à 1 liv. la liv.

2 liv. de noir d’ivoire, à 1£I 10 s.

 30. Il y a quelques autres matières, dont on pourroit aussi composer les pastels ou crayons, après les avoirs purifiés, comme on verra bientôt que celles-ci doivent l’être. Nous indiquerons plus bas ; mais celles, dont nous venons de faire mention, peuvent suffire. On les trouve chez tous les Epiciers-Droguistes.

 31. Voici quelle est la nature de ces différentes substances. Il est plus important qu’on ne le croît de savoir ce que c’est. Les Peintres cependant ne s’occupent guère de l’examen des drogues qu’ils employent. Si l’architecte ne connoît pas la nature des matériaux dont il va se servir, comment pourra-t-il compter sur la solidité de l’édifice.

 32. Le blanc de Troyes est une espèce de terre calcaire ou marne blanche, de la craie en un mot, qui se prépare à Troyes, où il y en a de vastes carrières. On en trouve aussi dans l’Orléanois. Il faut choisir celui dont les molécules sont les plus fines, sans mélange de grain pierreux. La craie de Troyes est fort bien conditionnée, & d’un blanc très-solide. Cette matière ne peut servir dans la peinture à l’huile, on y emploie la céruse ou le blanc de plomb. Nous en parlerons dans un moment.

  33. L’Ochre Jaune est une espèce de limon ferrugineux, dont l’eau s’est chargée en traversant les mines de fer, & qu’elle dépose dans son cours. Il y en a de grandes carrières dans la province de Berri. La couleur de l’ochre jaune approche celle de l’or mat ; choisissez la plus légère, la moins compacte & la nuance la plus vive.

 34. L’Ochre brune ou de rue, est une chaux, ou rouille de fer, semblable à l’ochre jaune, mais plus haute en couleur. On trouve dans un livre d’histoire naturelle (1) que c’est de l’ochre jaune calcinée ou colorée en jaune safrané. La méprise est évidente. Cette ochre devient beaucoup plus rouge au feu que l’autre, ce qui ne pourroit arriver dans l’une ni dans l’autre supposition. Celle qui porte le nom de terre d’Italie est la meilleure. La couleur des ochres est très-solide.

(1) Dictionn. d’Hist. Natur. par M. Valmont de Bomare, au mot ochre.

 35. Pour le stil de grain, c’est véritablement une préparation de craie, colorée en jaune par de fortes décoctions de graine d’Avignon, dont on fixe la couleur sur la craie au moyen d’alun ; ce stil de grain n’a pas la solidité de l’ochre. Néanmoins il est bon ; quelques fabricants le composent avec la céruse ; & c’est de cette dernière préparation que sont peintes la plupart des voitures qu’on met en jaune. Il faut le laisser pour cet usage & choisir le stil de grain le plus léger ; que cette couleur en soit jonquille ou dorée, & le grain doux au toucher.

 36. Le cinabre est une combinaison naturelle de mercure & de soufre, d’où résulte un corps très-pesant, d’un rouge brun, composé de paillettes brillantes, & qui réduit en poudre, devient écarlate. Il est, pour l’ordinaire, mêlé d’un peu de sable. Celui du commerce est une production de l’Art, qu’on obtient en sublimant du soufre avec du mercure, & dont l’industrie des Hollandois, qui nous le fournissent, tire un assez bon parti. Cette préparation-là n’eut pourtant pas été long-tems un mystère si peu qu’on eût voulu s’en occuper (1).
(1) Tous ceux qui cultivent la Chymie, savent composer du cinabre ; mais on ignore en France, la manière de la fabrication dans les travaux en grand. Cela dépend d’une manipulation fort simple. Il faut d’abord faire fondre dans un creuset une livre, par exemple, de soufre en poudre avec quatre à cinq livres de mercure. On mêle bien ces deux matières. Quand elles commencent à ce combiner elles s’enflamment. on couvre le creuset pour étouffer la flamme après l’avoir laissée durer deux à trois minutes. La matière est alors ce qu’on nomme l’éthiops. On la tire du creuset, on la pulvérise, on la tient près du feu pour l’entretenir presque brûlante. On prend un grand matras de verre, on le place dans un bain de sable. On met dans le cou du matras un entonnoir qu’on lustre bien. L’on passe par l’ouverture de l’entonnoir une baguette de verre, afin de pouvoir de tems en tems, remuer l’éthiops ; mais ce bâton porte un bourrelet ou noyau de lut, en forme d’anneau coulant, pour fermer tout passage d’air & faciliter le moyen d’introduire de nouvel éthiops dans le matras, car il faut le mettre qu’à parcelle. On chauffe doucement le vaisseau, l’on augmente le feu jusqu’à faire rougir le fond du matras. A mesure que l’éthiops se sublime on en ajoute par l’entonnoir qu’on referme aussitôt ; & l’on entretien le feu jusqu’à ce que toute la matière se soit convertie en cinabre par sublimation.
Au reste il vient de se former une fabrique de cinabre dans le Carniole en Autriche. Il y en a un dépôt à Vienne, au bureau de la direction des mines. Le prix est de 180 florins le quintal net, c’est à peu près un écu la livre.

37. Jamais il faut l’acheter en poudre, si l’on veut être sûr de n’avoir pas du minium au lieu de cinabre. On voit que des fraudes, car on est pressé de faire fortune ; c’est l’esprit du siècle. Le minium, quoique plus orangé, ressemble assez au cinabre. On ne peut pas s’y tromper en ne prenant celui-ci qu’en pierre. On lui donne dans le commerce, quand il est réduit en poudre, le nom très-inutile de vermillon. Laissez le encore une fois, même avec le surnom de vermillon de Chine, à moins qu’il ne soit en pierre, c’est le même mélange avec un peu de carmin pour mieux le déguiser ; il est pourtant vrai que le cinabre apporté de Manille par les Espagnols a beaucoup d’intensité ; mais il est rare. On verra tout à l’heure que le cinabre bien pur est très-solide.

 38. Le Carmin n’est que de la cochenille qu’on a fait bouillir une ou deux minutes avec un peu d’alun, d’écorce autour et de graine de chouan. La fécule ou précipité qui se dépose assez vite, & qu’on met en poudre, est d’un rouge cramoisi éclatant.

C’est une préparation très-chère à cause du prix de la cochenille (1), espèce de d’insecte qu’on  ramasse au Mexique sur le Nopal. Il seroit aisé de la naturaliser dans les plaines de la Guadeloupe & de Saint Domingue (2), & ce seroit une belle acquisition. L’on jouit déjà, dans cette dernière Colonie, d’une espèce de cochenille qui donne la même couleur, mais en moindre quantité. Nous en avons une en France qu’on nomme Kermès, & qu’on recueille sur un arbrisseau du genre des chênes verts, mais un peu moins belle. Cependant la couleur du carmin n’est pas aussi solide que brillante. Aussi ne l’employe-t-on point ou bien peu dans la peinture à l’huile, parce qu’il n’a pas assez de consistance & qu’il tourne à la couleur naturelle de la cochenille qui tire sur le violet. Peut-être seroit-il possible d’avoir quelque chose de mieux : c’est ce que nous examinerons par la suite.
(1) La cochenille se vend en détail de 23 à 24 francs la livre.
(2) M. Thierry, Botaniste du Cap François, avoit fait exprès le voyage de Guaxaca. Mais faute d’appui, les soins ont été perdus.

 39. La laque est un composé qu’on prépare à peu près de la même manière avec du bois du Brésil ou de Fernambouc, au lieu de cochenille. On y fait entrer de l’os de seiche, ou même de la craye, pour qu’elle ait un peu plus de volume. La laque, proprement dite, est une espèce de cire rouge, produite aux Indes par des fourmies ailées, & qu’on appelle improprement gomme-laque. Elle entre dans la composition de la cire à cacheter. C’est par imitation qu’on a nommé de la sorte la préparation dont nous parlons. Il y en a de plusieurs nuances, de rose, de cramoisie, de pourpre, l’une sous le nom de laque de Venise, l’autre sous celui de laque fine carminée, l’autre enfin sous celui de laque colombine, & qui tire un peu plus sur le violet. Choisissez la plus friable et la plus haute en couleur. Rejeter celle qui ne s’attache pas bien au papier. La laque est encore moins solide que le carmin.

 40. Le bleu de Prusse ou de Berlin est encore une composition. Pour le fabriquer on fait calciner dans un creuset, avec du sel de tartre, du sang de bœuf desséché, puis on fait bouillir ce charbon qui donne un précipité verdâtre par addition d’un peu de vitriol martial & d’alun. Mais ce précipité devient d’un très-beau bleu turc, dès qu’on y joint de l’esprit de sel. La terre d’alun qui se dépose avec celle du vitriol n’est là que pour éclaircir un peu cette espèce de laque. Avant le commencement de ce siècle, on ne connaissoit pas cette composition qu’un chymiste de Berlin découvrit par hasard. On employoit à la place l’inde plate ou l’indigo. Le bleu de Prusse a plus d’éclat, & la couleur est assez bonne, quoique les Peintres à l’huile s’en plaignent. On verra bientôt pourquoi. Choisissez le plus léger, le plus friable, & le plus haut en couleur.

 41. Je n’ai point indiqué de substance verte, pour en faire des crayons, parce qu’il faut, ainsi que dans la peinture les composer par le mélange du jaune & du bleu dans diverses proportions, comme on le verra dans la suite. Il y a néanmoins des ochres de cuivre, telles que la cendre verte, la terre de Véronne, qui donnent un vert assez gai, mais qu’il faut laisser, avec la cendre bleue, pour la peinture en détrempe.

 42. La terre d’ombre, ou plutôt d’Ombrie, est une pierre compacte, un peu grasse au toucher, d’un brun roux très-obscur. C’est une espèce d’ochre de fer, mêlée de tourbe, & qu’on trouve en Italie & dans les Cévennes.

 43. La terre de Cologne est une substance en masse, rude au toucher, d’un brun très-foncé, qui tire sur le violet. Cette matière parroît à-peu-près la même que la terre d’ombre, mais beaucoup plus bitumeuse, & mêlée de parties pyriteuses (1). En un mot, elle a tous les caractères du safran de mars préparé par le soufre. Nous verrons plus bas le moyen d’assurer la couleur de la terre d’ombre & de la terre de Cologne.

 44. Au reste, on donne souvent du bistre pour de la terre de Cologne. Le bistre est une préparation tirée de la suie des cheminées, & qu’il faut laisser aux enlumineurs.(1) Il est bon d’observer, à cette occasion, que si l’on trouvoit quelques différences, & dans les matières dont il s’agit, & dans le résultat de manipulations dont nous allons parler, c’est que les drogues ne sont pas exactement les mêmes partout, quoique sous les mêmes noms. Par exemple, on lit dans un petit Traité sur la miniature, que la terre de Cologne est une pierre tendre qu’on peut scier en crayons. Ce n’est point sous ce rapport que cette même substance m’est connue. De même on trouve dans l’Encyclopédie imprimée à Genève, que la terre d’ombre est une poudre, ce qui suppose qu’elle ne se tire pas en masse de la carrière. Ainsi une foule d’autres exemples.

 45. Enfin le noir d’ivoire est la terre d’os, ou même d’ivoire, qu’on a calciné à feu clos. On peut y joindre celui que fournit le charbon des bois les plus communs, tels que le chêne, l’ormeau, le charme, le peuplier, la vigne & autres. Tous ces noirs là sont très-solides.

 46. Ici finit l’énumération des substances nécessaires à la composition des crayons en pastel. On sera peut-être surpris que nous les bornions à ce petit nombre. Mais il y a tout ce qu’il faut. L’opulence ne consiste pas à posséder beaucoup, mais à savoir user de ce que l’on a. Le pastel est riche avec peu. Nous avons fait mention, parmi les couleurs connues jusqu’à présent, des plus essentielles, & qu’on trouve partout. Nous indiquerons tout à l’heure beaucoup d’autres, plusieurs même qu’on ne connoît point, avec le moyen de tirer des substances qui peuvent les fournir.

 47. Après avoir parlé de la nature des matières propres à la composition des pastels, il faut expliquer la manière d’en composer les crayons. La plus simple sera pareillement la meilleure.

Nous parlerons d’abord des couleurs principales, ensuite des nuances particulières.

 48. La peinture laisse à la Physique l’examen de savoir s’il y a plus ou moins de cinq, ou sept couleurs primitives. Elle appelle indistinctement de ce nom les substances qui les fournissent. Le blanc même, chez elle, est une couleur. Cette manière de parler ne seroit pas admise parmi les Physiciens. Mais ce n’est pas de la théorie des couleurs qu’elle s’occupe. Ce n’est pour elle qu’une vaine spéculation. Nous écarterons donc le plus qu’il sera possible, tout détail scientifique, en traitant du mécanisme & de la composition des pastels.

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