CHAPITRE III

De la manière de composer les crayons & des diverses manipulations qu’exigent les différentes substances.

 49. Parmi les matières propres à ce genre de Peintures, il y en a dont on ne parviendroit à tirer que des crayons aussi durs que le marbre, si l’on n’employoit des moyens qui paroîtrons bien simples, mais qui ne se présentent pas toujours les premiers, quand on les cherche.

 50. Il faut remarquer ici que ces moyens, en même tems qu’ils sont indispensables pour rendre ces substances traitables au pastel, produisent le double avantage de purifier, & pour le pastel, & pour la & Peinture à l’huile ; c’est-à-dire d’assurer les couleurs, & de les rendre permanentes, en un mot de la mettre à l’abri de perdre de leur fraîcheur & leur éclat. Ils peuvent donc ici prêter l’oreille, ceux des Peintres à l’huile qui sont jaloux de voir leurs ouvrages passer, tels qu’ils sortent de leurs mains, jusque dans l’avenir. Quand ce traité n’offriroit que ce résultat, j’oserois déjà le croire de quelque utilité.

 51. Les différentes substances dont nous venons de parler sont, les unes, des productions de la nature, les autres, des préparations de l’art. Plusieurs éprouvent du tems, des altérations funestes, & l’air change la combinaison, suivant le degré d’influence qu’il a sur elles. Mais le feu prévient ses ravages sur les premiers, & l’eau sur les secondes ; le feu, parce qu’il consume tout ce que le tems peu détruire, ce qui n’a pas besoin de raisonnement pour se comprendre ; l’eau, parce qu’elle dissout & retient les sels qui sont entrés dans leur composition & qui les altéroient ; car, pendant qu’ils restent dans les substances, à la préparation, desquelles ils étoient nécessaires comme les stils de grain, les laques, le bleu de Prusse, ils s’abreuvent de l’humidité de l’air, & tombent en efflorescence, ils répandent sur la couleur une espèce de poussière. Comme on peut s’en convaincre, en jettant les yeux sur les différentes espèces de vitriol, & plus encore sur la plupart des tableaux.

 52. Mais un vice que ni le feu, ni l’eau ne peuvent détruire, c’est la disposition qu’ont beaucoup de couleurs, fournies par les chaux métalliques, à se revivifier en métal, aux émanations du principe inflammable dont elles sont dépouillées. Elles deviennent alors d’une couleur sombre, elles poussent au noir. De ce nombre sont presque toutes les chaux de plomb, de bismuth, de mercure & d’argent, provenant de la dissolution de ces substances dans les acides. Il faut donc bannir de la Peinture, autant qu’il se peut, toutes ces préparations-là, telles que la céruse, le blanc de plomb, les massicots, le minium, la litharge, le magistère de bismuth, en un mot, toutes celles qui ne résistent pas à la vapeur du foye de soufre en effervescence avec un acide, puisqu’elles ne peuvent fournir que des couleurs infidèles, quelqu’apparence qu’elles aient en leur faveur. Le foye de soufre en est la pierre de touche. En le mêlant avec du vinaigre, on voit aussitôt si les substances qu’on expose à la vapeur ou fumée qui q’exhale, noirciront avec le tems (1). Nous allons bientôt en proposer d’autres qui ne seront pas sujettes au même reproche, surtout pour la Peinture à l’huile.

 53. Il s’agit maintenant de faire l’application du principe ci-dessus à la préparation des couleurs pour la composition des pastels.
(1) Comme on trouve pas du foye de soufre partout, on pourroit désirer de savoir comment il se compose. Onen prend une once de fleur de soufre & deux onces d’alkali fixe. On les met dans un matras avec cinq ou six onces d’eau sur un bain de sable, on fait bouillir le mélange à petit-feu pendant trois ou quatre heures, en le remuant de tems en tems. On le laisse refroidir, puis on le renferme dans une bouteille qu’on bouche bien. C’est du foye de soufre en liqueur. On peut le faire sans eau dans une capsule de terre en plus ou moins grande quantité. L’opération va plus vite. Il suffit de bien mêler sur le feu l’alkali fixe & la fleur de souffre.

 54. Observons d’abord, ceci dût-il paroître une répétition, qu’en général les crayons de pastel doivent tout simplement se faire en broyant avec de l’eau sur le porphire les matières dont on veut les composer, après les avoir bien purifiées comme on va l’expliquer, & qu’ils doivent être bien friables, c’est-à-dire laisser leur empreinte sur le canevas au moindre frottement, sans avoir cependant assez peu de solidité pour se briser ou s’écraser dans les doigts.

 55. Et voici le type d’après lequel on peut d’autant plus aisément se régler pour juger de la consistance qu’ils doivent avoir, qu’on en a par-tout la matière sous la main. Prenez un charbon tout en feu, de quelque bois qu’il soit.

 Jettez-le tout brûlant dans de l’eau. Quelques momens après, écrasez-le, tel qu’il est, sur un corps dur que vous passerez & repasserez plusieurs fois dessus. Lorsque ce charbon sera bien broyé, ce que vous reconnoîtrez si vous ne sentez pas la pâte graveleuse sous le doigt, ramassez-le, & donner lui la forme d’une cheville en le roulant sur du papier. Quand il sera sec, il vous donnera très-certainement une idée juste de la consistance que doit avoir, à-peu-près, tout autre crayon de pastel, de quelque espèce qu’il soit. Il formeroit lui-même un bon crayon noir s’il avoit été parfaitement broyé.

Ce point fixé, nous allons suivre en particulier chaque substance & commencer par les crayons blancs.

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